Voici le dossier sur Oradour-sur-Glane, il a été écrit par Sylvain Eliade. Contacts: bluedolphin@fr.st.
6 juin 1944. - La guerre venait de prendre un tournant décisif. Les Alliés commençaient leurs débarquements en Normandie. Les premières brèches étaient faites à l'Ouest dans le mur de la « forteresse européenne ». Le colossal bluff allemand se dégonflait comme un ballon d'enfant crevé par une épingle.
Les Français allaient se soulever contre leurs oppresseurs.
En quelques heures, en Limousin, et il en fut ainsi dans toute la France, les relations télégraphiques et téléphoniques, les voies ferrées, les ponts, les viaducs, les routes, furent sabotés et coupés un peu partout.
Toute la vie économique était embouteillée et paralysée. Sans train, ni auto, ne circulant, chaque ville se trouvait totalement isolée.
Dans ce vide de communication, des rumeurs circulaient, impossibles à vérifier, notamment que Tulle était à feu et à sang, que Guéret avait été bombardée par l'aviation allemande ; que la IV e République avait été proclamée au chef-lieu de la Creuse, à Aubusson et à Bourganeuf ; que plusieurs dizaines de gardes avaient été fusillés à Argenton-sur-Creuse, et enfin que le bourg d'Oradour-sur-Glane, en Haute-Vienne, était complètement détruit et que ses habitants avaient été exterminés.
Si les trois premières conjectures n'étaient qu'amplifiées par la rumeur publique, le carnage d'Oradour-sur-Glane n'était, hélas, que trop véridique.
Des atrocités, telles que l'imagination se refuse à y croire, avaient été commises avec méthodes et d'une façon systématique par l'armée allemande.
Toute une population paisible avait été assassinée dans des conditions plus affreuses et plus tragiques encore que le massacre des premiers chrétiens.
Lorsque le dimanche matin 11 juin, alors que la veille et dans la nuit on avait aperçu, des hauteurs de Limoges, rougeoyer dans le ciel les incendies dévorant les maisons d'Oradour, il fallut se rendre à l'évidence. Aucun doute ne subsistait. Cependant, on espérait encore. Que des allemands S.S., aussi cruels soient-ils, aient pu se livrer à un tel carnage relaté par de rares rescapés et rapporté par des cyclistes revenant de ce lieu sinistre, on ne voulait pas ajouter crédit à ces propos.
Panneau situé à l'entrée du village martyrToutefois, des familles anxieuses se présentaient aux bureaux de la Gestapo, à Limoges, et s'efforçaient d'obtenir des nouvelles des leurs.
Les services allemands ne recevaient personne et les agents de la police française, chargés de la garde de l'immeuble et de ses occupants, répondaient invariablement : « On ne peut rien vous dire. On ne sait qu'une chose, tout le monde à péri. »
M. Forez, professeur de la faculté de Montpellier, arrivé le samedi après-midi pour voir ses deux enfants : Serge, âgé de six ans, et Michel, âgé de vingt ans, réfugiés à Oradour et qui avait dû faire demi-tour sans pouvoir entrer dans la localité, réussit à approcher un officier de la Gestapo et lui demanda :
« Monsieur, je vous demande de me dire ce que sont devenus mes deux garçons, mon aîné et mon cadet ? »
L'allemand lui répondit sèchement :
« Monsieur, je n'ai rien à vous répondre et je vous conseille de partir immédiatement si vous ne voulez pas être arrêté. »
« Je ne crois pas qu'il y ait une brute plus insolente devant le malheur d'un père », dira M. Forez en refoulant ses larmes.
Si les S.S., par cette effroyable hécatombe d'êtres humains, avaient voulu, sur leur passage, semer la terreur, ils avaient parfaitement atteint son but.
Commune de l'arrondissement de Rochechouart et canton de Saint-Junien, Oradour-sur-Glane, située à treize kilomètres au nord-est de cette ville et à vingt-deux kilomètres à l'ouest de Limoges, est à quatre kilomètres au nord de la route nationale n°141 de Saintes à Clermont-Ferrand.
CE QU'ÉTAIT ORADOUR
Arrosée par la rivière qui lui a donné une partie de son nom pour le différencier d'Oradour-sur-Vayres, dépendant de la vallée de la Vienne, dont la Glane est un des principaux affluents, Oradour était un gros bourg, étiré sur une belle route longée par le Tramway départemental au milieu d'une région de sources, de bois et de riants pâturages.
La commune comptait en 1939 une population de 1.547 habitants, dont la moitié formait l'agglomération et l'autre partie était disséminée dans une quarantaine de lieux-dits et de hameaux.
Il y avait dans le bourg deux médecins, le père et le fils, un pharmacien, un notaire, un curé septuagénaire, assisté de deux vicaires lorrains.
Le personnel enseignant comprenait cinq classes, avec deux instituteurs et cinq institutrices. Le service des Postes était assuré par une receveuse et trois facteurs.
Dans la liste des principaux commerces, on relève deux boulangers, deux bouchers, trois charcutiers, quatre coiffeurs, dix épiciers, cinq merciers, cinq couturières, deux chapeliers, deux cordonniers, deux magasins de confection, deux buralistes, deux garagistes, quatre charrons, deux quincailliers, trois marchands de chaussure, six négociants en bois, une succursale de banque, une dizaine d'aubergistes, trois cafés, quatre hôtels, etc...
Au total, plus de cent cinquante immeubles dont plusieurs magasins modernes, de coquettes villas et des maison « bourgeoises ».
Avant la guerre on ne connaissait pas de malheureux à Oradour. Chacun vivait de son métier et du fruit de son travail. Les foires étaient importantes et les transactions actives. Il y avait peu de grosses fortunes, mais l'aisance régnait dans la plupart des foyers.
Le limousin a la réputation d'avoir bon cur, mais d'être frondeur. Or, ici, les luttes politiques étaient moins vives qu'en mains endroits du département.
Depuis 1940 la population avait augmenté d'un certain nombre de réfugiés, dont quelques israélites, des Alsaciens et des petits Lorrains pour lesquels une école spéciale avait été ouverte. Ajoutons également des enfants de Nantes, de Montpellier, et d'Avignon, « évacués » et placés dans des familles du bourg ou des hameaux.
Au total, 1.680 cartes d'alimentation étaient distribuées chaque mois à la population.
Oradour-sur-Glane était une région fréquentées par les pêcheurs et par les vacanciers où le ravitaillement était encore facile. Le premier Tramway de Limoges, arrivant vers 6 heures 30, avait déversé ce matin du 10 juin de nombreux limougeauds venus passer dans les hôtels ou dans leur familles les trois jours de repos du samedi, du dimanche et du lundi.
Les survivants du drameC'était à Oradour, jour de distribution de viande, de remise de la décade de tabac, de visite médicale et de vaccination des enfants.
L'ARRIVÉE DES SOLDATS S.S.
Aussi, lorsque vers 14 heures, venant de la direction de Limoges, une colonne motorisée, camouflée de feuillages et composée de plusieurs blindés, suivis d'une dizaine de camions, traversa la Glane et apparut dans la montée du bourg, on crut, lorsque les véhicules stationnèrent place de l'Église, à une simple halte des soldats allemands.
Tous ces hommes étaient jeunes. Ils avaient de 18 à 25 ans au maximum.
En tenue de guerre, casqués et armés de mitraillettes, aux uniformes bariolés comme des arlequins, mouchetés de marron et de vert, ils descendirent aussitôt et s'empressèrent de poster des mitrailleuses à tous les carrefours de routes. Au nombre de 150 à 200 hommes, appartenant, assure-t-on, à la troisième compagnie « Der Führer » de la deuxième division des S.S. « Das Reich », ils cernèrent aussitôt Oradour, y comprenant les fermes de Puy-Gaillard, du Chêne, des Bregères, de l'Étang, de Masset et de Laverine, aux sorties de la localité.
Un sentiment de crainte s'empara de la population, sans toutefois atteindre la panique, chacun vaquant normalement à ses occupations.
Cependant, une famille d'israélites logeant à l'hôtel Avril ne s'y trompa pas. Mlles Pinède, âgées de 18 et 22 ans, partirent se cacher puis s'enfuir de la localité sur les recommandations de leurs parents.
Photographie du bourg après le massacre
LE RASSEMBLEMENT DE LA POPULATION
Dès que les « panzers » eurent occupé toutes les issues et ceinturé le bourg, des patrouilles de soldats firent sortir les habitants des maisons pour les conduire au champ de foire que l'interprète appelait « La place du Marché ».
Les allemands les encadraient et les poussaient comme du bétail. Ils poussaient les habitants à sortir de leurs demeures en s'écriant en très bon français : « Eh bien ! toi, là-bas, si tu ne viens pas, on va te descendre. »
Les jeunes mamans portaient leurs nourrissons ou poussaient leurs bébés dans leurs voitures. Les hommes fumaient la pipe ou la cigarette. Les discussions allaient bon train.
Les soldats, au fur et à mesure qu'arrivent les habitants, les séparent, plaçant d'un côté les hommes, et de l'autre les femmes et les enfants. Tout d'abord, ils les font faire face aux maisons, puis les laissent s'asseoir.
C'est alors que sur un coup de sifflet donné par un soldat, un mutisme général est observé. Un interprète indique aux femmes et aux enfants de se diriger vers l'église.
Les hommes, jeunes et vieux, sont conduits en quatre fractions dont deux se dirigent vers le haut et deux vers le bas du bourg. On les envoya dans des remises et diverses granges de la localité.
Soudain, pendant qu'au bas de la localité, au Chêne, près de la Glane, un haut-parleur installé sur un camion donnait des instructions aux troupes allemandes, on entendit l'explosion d'une bombe.
Ce fut sur un ordre précis du commandant du détachement de S.S. le signal général du massacre. Il était environ 15 h. 30.
LE MASSACRE
Dans la grange Laudy-Monnier, où les victimes étaient parquées en grand nombre, on sait dans quelles conditions exactes se déroula en quelques instants le premier acte du drame.
M. Robert Hébras nous déclare :
« Lorsqu'après vingt minutes à trois quarts d'heure d'attente un allemand ouvrit la porte, nous pensâmes à notre libération. Mais le S.S., suivi de quatre hommes, fit balayer par l'un de nous l'intérieur à l'entrée de la grange où il déposa deux mitrailleuses à une dizaine de mètres de nous et, sans explication, il nous fit signe de nous aligner sur plusieurs rangs dans le fond gauche du bâtiment.
Dès ce moment-là, nous comprîmes que nous étions perdus ! »
En feux croisé, la mitraillette cracha la mort. Les corps tombèrent pêle-mêle.
Une deuxième décharge abattit ceux qui étaient encore debout. Les balles, d'après les points d'impact, les atteignirent pour la plupart en pleine poitrine et beaucoup de projectiles se logèrent dans le mur.
Puis, deux des meurtriers s'avancèrent vers le tas sanguinolent pour achever, avec leurs revolvers, ceux qui, blessés ou agonisants, remuaient encore.
Tout n'était pas encore fini. Le massacre ne suffisait pas. Il fallait le bûcher, l'incendie. Alors, les mercenaires apportèrent des fagots et de la paille et en recouvrirent les cadavres. Ils mirent ensuite le feu à cet amas de brindille.
Seulement cinq hommes réchappèrent de cette fournaise. D'autres, dans les autres granges, n'eurent pas cette chance, et aucun d'entre eux ne s'échappa.
D'autres massacres eurent lieu, dans les autres granges, mais aussi sur la place du bourg où furent fusillés quatre jeunes personnes de passage en vélo, un blessé ayant une jambe plâtrée réussit à s'échapper en se cachant, et cela malgré sa jambe, le conducteur du tramway, des maçons qui travaillaient sur un échafaudage, etc.
LE MASSACRE DE L'ÉGLISE
Alors que femmes et enfants sont enfermés dans l'église, la petite porte d'entrée s'ouvre. Deux guerriers portent une énorme caisse. Ils avancent à travers la foule.
Dans un brouhaha effréné, le feu de Bengale exerce rapidement ses ravages. La fumée pique et rougit les yeux, assèche les muqueuses, devient suffocante.
Les tueurs à l'affût braquent leurs armes automatiques dans la fumée qui reflue sur eux, et ils tirent précipitamment, à l'aveugle, des rafales de leur mitraille.
A force de frapper sur sa porte, la sacristie s'ouvre et les corps s'y engouffrent pour chercher quelques instants de repos, mais il sera de courte durée. Des projectiles les frappent en pleine poitrine.
Pourtant, dans cet Enfer nouveau, deux ombres se faufilent, reculent et se glissent.
Montant sur un escabeau, enjambant le maître-autel, grimpant plus haut encore, une femme se penche pour respirer par l'étroite baie du milieu de l'abside. Le vitrail se brise et à travers les barreaux, le grillage se soulève, une tête apparaît.
Un moment d'hésitation, puis un corps s'accroupit et s'élance dans le vide.
D'une chute de trois mètres, il tombe lourdement sur un remblai, entre les soubassements de l'édifice.
Une autre femme apparaît et tend son enfant âgé de quelques mois à celle qui est en bas. Mais les S.S. l'ont vue, et ils tirent une rafale meurtrière sur Mme Joyeux et son enfant, leurs corps tombent à terre.
Mme Rouffanche, qui s'est sauvé du carnage a été touchée par la rafale. Mais elle ne perd pas espoir et se traîne jusqu'au jardin du presbytère où elle s'étend entre les rangs de petits pois. Elle reste près de 24 heures allongée sur le sol humide.
Dans l'église, la fournaise est telle que la cloche a fondue et est devenue un amas de métal difforme.
Carcasses de voitures d'enfants
L'ÉCURANT TRAVAIL DES SECOURISTES
Les secouristes, arrivés le lendemain dans l'après-midi, ne trouvèrent que corps calcinés et amas de cendres.
Ils découvrirent également le corps du garagiste, tué de deux balles dans le dos, empalé sur une palissade.
Mais ils trouvèrent aussi Mme Rouffanche, seule rescapée de l'église, et les trop rares survivants, cachés ou enfuis à travers campagne.
Pierre Poitevin, Dans l'enfer d'Oradour (extraits)
Ce document est basé sur le récit un peu romancé du livre « Dans l'enfer d'Oradour », écrit par Pierre Poitevin, journaliste professionnel fort de vingt ans d'expérience journalistique. Ce monsieur a participé au secours le lendemain de la tragédie. Son récit est paru en Octobre 1944, sous l'occupation allemande.
Pour des renseignements plus complets, vous pouvez consulter « Oradour-sur-Glane, vision d'épouvante », l'ouvrage officiel de l'Association des Familles des Martyrs d'Oradour, « Le journal de la France » numéro 161 de juin 1972 qui traite également des 99 pendaisons de Tulles, ou les autres documents diffusés par l'Association des Martyrs et le comité du souvenir.
Les responsables du drame sont pour la plupart décédés ou portés disparus, mais ils ont tous été amnistiés au procès de Bordeaux en 1953.
| Sylvain Eliade, bluedolphin@fr.st
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