Le réseau des réseaux au bord de la saturation

Victime de son succès, le Net n'aura bientôt plus les moyens d'accueillir de nouveaux internautes.
L'alarme a été donnée par un groupe de scientifiques californiens. "Nous devons sauver Internet pour les générations futures. A ce rythme, il n'y aura plus de place pour tout le monde", affirme le génie de l'informatique Bob Fink, du laboratoire de Berkeley. Même si cela semble improbable, l'espace disponible sur le Net aura prochainement atteint ses limites. Bientôt, les retardataires qui tenteront de se connecter au réseau se heurteront au panneau : "Complet".

Le succès d'Internet est extraordinaire. Aujourd'hui, 360 millions d'internautes dans le monde entier utilisent régulièrement le réseau des réseaux pour se transmettre du courrier électronique, acheter des livres ou des disques, réserver des billets d'avion, investir en Bourse ou consulter les dernières nouvelles. C'est justement ce succès qui a permis de découvrir que le cyberespace n'était pas un univers infini. Dans son architecture actuelle, il peut contenir exactement 4,2 milliards d'adresses numériques. Cela paraît énorme, mais celles-ci sont presque toutes utilisées : il en reste à peine quelques centaines de millions qui soient disponibles. La popularité et la fréquentation exponentielle d'Internet contribuent à réduire les frontières de cet univers. Lorsqu'on aura atteint ces frontières, il n'y aura plus de place pour de nouveaux arrivants.

Les premiers arrivés, les premiers à se servir

Cette révélation est déconcertante. Comment un espace virtuel peut-il arriver à situation ? Le problème vient du fonctionnement particulier d'Internet. Chaque ordinateur qui se connecte au réseau (ordinateur personnel et, bientôt, téléphone portable) doit être identifié par une série de chiffres - l'adresse IP -, véritable carte d'identité numérique des machines. Seule cette identification individuelle permet à deux ordinateurs d'entrer en contact et de communiquer. Les entreprises et les particuliers obtiennent leur adresse des fournisseurs d'accès à Internet, qui se sont eux-mêmes procuré la leur auprès des grandes centrales qui desservent l'Amériques, l'Asie et l'Europe.

Dans la course à l'acquisition de l'espace en ligne, les premiers arrivés ont également été les premiers à se servir... grassement. Les entreprises qui utilisent le réseau comme un instrument vital pour communiquer et faire du commerce se sont déjà approprié une myriade d'adresses. Le déséquilibre géographique est encore plus flagrant. Comme au bon vieux temps de la conquête de l'Ouest, les américains se sont jetés sur un territoire vierge. Les États-Unis et le Canada ont planté leur drapeau national sur quelques 800 millions de "cases" Internet. La Chine, l'Inde et les autres pays en voie de développement, qui ont découvert plus tardivement les immenses potentialités de cet instrument, ont désormais du mal à trouver les accès nécessaires.

Les Nord-américains détiennent en moyenne 2,6 "postes" Internet par habitant, tandis que l'Asie ne détient que 82 millions d'adresses, soit un "poste" pour 43 habitants. Quand l'Afrique découvrira le réseau, pourra-t-elle au moins y avoir accès ? "La situation est absolument inéquitable", admet Bob Hiden, spécialiste d'Internet chez le géant finlandais de la téléphonie mobile Nokia. Le responsable de cette catastrophe porte un nom : il s'agit d'un éminent scientifique américain, Vinton Cerf, le père d'Internet. A sa décharge, il ne pouvait pas à l'époque se douter de ce qui allait se passer ; il ne pouvait pas imaginer que le réseau deviendrait un moyen de communication universel, un instrument de travail et un moyen de consommation dont la rapidité de diffusion dépasserait celle du téléphone et du télécopieur. M. Cerf, pour définir l'identification liés en réseau, a mis au point un langage chiffré - l'IPv4 - composé de la combinaison de trente-deux 0 et 1. Il existe 4,2 milliards de combinaisons. Pas une de plus. Et nous les avons presque toutes utilisées.

Pour éviter in extremis la saturation, une centaine de génies de l'informatique travaille en ce moment fébrilement en Amérique, en Europe et en Asie. Ils sont réunis sous la houlette de l'Internet Engineering Task Force. L'un des pontes de cet organisme n'est autres que... Vinton Cerf, qui, aujourd'hui âgé de 57 ans, est vice-président de WorldCom, l'un des grands opérateurs de télécommunications. Les autres travaillent dans les meilleures universités scientifiques du monde ou bien ce sont des chercheurs au service de multinationales comme IBM ou Nokia. Ils doivent remporter une course contre la montre : récrire le langage mathématique de base qui soutient toute l'architecture d'Internet et élargir les dimensions du cyberespace avant qu'il n'y ait plus d'adresses disponibles.

Les fabricants de logiciels ont aussi leur responsabilité

En théorie, ils ont déjà trouvé une solution. La "Task Force" a élaboré un nouveau dispositif mathématique - le langage IPv6 - qui rallonge chaque adresse Internet. Celle-ci passe de 32 à 128 bits. Grâce à ce système, les combinaisons possibles se comptent en dizaine de milliards. "Cette fois, il y aura vraiment assez d'adresses, du moins tant que seule la planète Terre utilisera Internet", plaisante Bob Hinden. La solution paraît élémentaire : c'est exactement ce qu'on fait les opérateurs téléphoniques du monde entier quand les combinaisons des numéros de téléphone sont arrivés à saturation. Il a suffi d'allonger de quelques chiffres les numéros pour faire de la place à une armée de nouveaux abonnés.

Conjurer la saturation des places sur Internet n'est cependant pas aussi simple. Il faut récrire les logiciels utilisés par les ordinateurs du monde entier. C'est une opération similaire à celle que l'on a appliquée pour prévenir du bogue de l'an 2000, mais en plus compliqué. Le rôle le plus ingrat revient à Microsoft, dont les logiciels sont installés sur 90 % des ordinateurs de la planète. "Si Microsoft ne s'y met pas à fond, nous ne pourrons rien faire", affirme Scott Brandon, vice-président des standards pour l'Internet Society. La tâche à accomplir est vraiment d'importance. Comme l'admet l'architecte qui fut à l'origine du cyberespace, Vinton Cerf, "c'est un peu comme changer le moteur d'un avion en plein vol".

Cliquer pour retourner à l'accueilRetour Federico Rampin, La Repubblica, Rome
Courrier International 521 du 26 oct. au 1er nov. 2000