Sonja, 2000 francs pour le cauchemar des camps
Alors que le Fonds spécial peine à attribuer son aide aux victimes de la Shoah, un fonds privé distribue déjà de l'argent à des rescapés suisses. L'exemple d'une bénéficiaire genevoise révèle toute l'ambiguïté de ces dons.
Tout commence par une brève dépêche de l'ATS datée du 5 septembre: la Fondation privée pour l'humanité et la justice vient de commencer à distribuer une partie du million de francs récoltés cet été en Suisse lors de la collecte pour les victimes de l'Holocauste. La plus grande partie de cette aide est accordée à des survivants établis en Europe de l'Est, mais une part est aussi destinée à des rescapés suisses vivant dans le besoin. Seize d'entre eux, précise la dépêche, viennent d'y avoir droit.
On appelle la Fondation, à Bâle. On demande s'il est possible d'entrer en contact avec quelques-uns de ces bénéficiaires. Sa porte-parole répond qu'elle va le demander à un ou deux d'entre eux. C'est ainsi, quelques jours plus tard, qu'on se retrouve au domicile de Mme Sonja R*.
Un grand immeuble locatif de la région genevoise. Un appartement modeste mais confortable. Dans le salon, deux ou trois meubles de style ancien: ils appartiennent aux souvenirs d'enfance de Sonja R. Jusqu'en 1944, ils équipaient l'appartement où elle vivait avec son père, sa mère, sa tante, tous disparus dans les camps nazis avec vingt-trois autres personnes de sa famille.
Le 1er septembre dernier, Sonja a reçu une lettre de la Fondation pour
l'humanité et la justice. On lui signalait qu'en tant que victime de
l'Holocauste, sa «demande de subvention» venait d'être agréée.
D'ici quelques
jours, elle recevrait 2000 francs.
Sonja R. insiste pour que son nom ne soit pas cité. Elle se sent gênée. Elle dira pourquoi tout à l'heure. En attendant, elle replonge dans le passé. Elle reprend en hésitant le fil des années de malheur.
Naissance en 1933 à Budapest où son père et sa mère tiennent deux magasins de chaussures. Des premières années de guerre, elle garde le souvenir de l'inquiétude qui se lit sur leur visage et qu'ils tentent de cacher, mais ce n'est pas encore le temps des rafles et des déportations. Elles viendront à partir de 1944, quand les Allemands envahissent le pays. Magasin fermé, marchandise confisquée, père forcé de travailler dans un moulin. A Miskolc habitent les autres membres de la famille. Ils sont les premiers à disparaître. Grand-mère, oncles, tantes, cousins, tous sont déportés à Auschwitz. Aucun d'entre eux n'en reviendra jamais.
Juin 1944: les Allemands viennent chercher sa tante, puis le 25 octobre son père. Il mourra à Mauthausen, quelques dizaines de jours avant la libération du camp.
Le 15 novembre 1944 vient le tour de Sonja et de sa mère. Les nazis les regroupent avec des centaines d'autres juifs puis forcent le troupeau humain à partir à pied en direction de l'Autriche. Sur la route, ceux qui ne peuvent plus avancer sont abattus. Après des jours de marche, un dernier train emmène les déportés au camp de Terezin, en Tchécoslovaquie. Faisant encore partie des prisonniers valides, la mère de Sonja est astreinte au travail forcé dans une fabrique de pièces pour avions. Le jour où son rendement est jugé insuffisant, elle est fusillée sous les yeux de sa fille.
Le camp sera libéré quelques semaines plus tard et Sonja transférée dans un camp américain où l'on s'occupera de soigner son typhus et de lui faire retrouver l'usage de la parole. Quand elle est à peu près rétablie, on la remet dans le train pour Budapest. «Les Américains m'ont dit que quelqu'un m'attendrait à la gare. J'étais sûre que c'était mon père, mais quand je suis arrivée, il n'y avait personne. Je suis restée sur le quai, je l'ai cherché. Puis une femme est venue me dire qu'elle allait me conduire dans un centre pour enfants. On m'a placée dans un orphelinat et j'ai recommencé d'aller à l'école, mais il m'est souvent arrivé de m'enfuir, de courir à la gare et d'aller attendre mon père. Mon père, je croyais que personne ne pouvait le détruire.»
Après-guerre, tandis que la Hongrie tombe sous la domination de Moscou,
Sonja
devient danseuse classique et se fiance à un mécanicien. En 1956,
engagé dans la
révolution hongroise et fuyant l'invasion soviétique, il gagne
clandestinement
l'Ouest, rejoint l'année suivante par Sonja. Tous deux s'installent à
Genève où
ils refont leur vie, elle comme professeur, lui comme contremaître dans
une
entreprise de la région. Il est décédé il y a quelques
années.
A 64 ans, Sonja vit aujourd'hui d'une rente AVS mensuelle de 1800 francs et
d'une pension de 860 francs versée par l'entreprise de son mari. Elle
continue
aussi de donner des cours pour arrondir ses fins de mois. Une situation modeste,
mais du genre de celle que connaissent des milliers de retraités en Suisse.
Dans
le salon de son appartement, tout en relisant la lettre du Fonds pour l'humanité
et la justice qui lui attribue 2000 francs, elle revient à la gêne
que lui
inspire ce versement. Deux mille francs, c'est une somme que bien des retraités
souhaiteraient toucher pour améliorer l'ordinaire. Et c'est une somme
dérisoire
en regard des souffrances endurées. «J'ai beaucoup d'estime pour
ces gens, dit Sonja en parlant de la Fondation, mais je me sens humiliée
par cette
donation. Surtout que je n'avais rien demandé.»
C'est juste et c'est faux. Sonja a été mise en relation avec
le Fonds pour
l'humanité et la justice par une association dont elle fait partie depuis
sa
création, la Kontaktstelle für Überlebende des Holocaust (Centre
de contact pour
les survivants de l'Holocauste), fondée à Zurich il y a quelques
années. A
l'origine, c'était une amicale réunissant une à deux fois
par an une trentaine
de rescapés des camps vivant en Suisse. Avec l'émergence de la
polémique sur les
fonds juifs, le nombre de ses membres a plus que quintuplé. Ils sont
maintenant
entre 150 et 200.
Dans ces derniers mois, le Fonds pour l'humanité et la justice a approché
cette amicale, parmi d'autres associations, pour lui demander aide et conseil
sur la façon de distribuer l'argent collecté auprès des
Suisses. L'amicale lui a
alors fourni le nom et l'adresse d'une partie de ses membres et le Fonds leur
a
envoyé un questionnaire portant sur leur passé, leur situation
actuelle, leurs
éventuels besoins financiers.
Ce questionnaire, Sonja l'a rempli de façon détaillée,
soulignant le tracas
que lui donne l'avenir, quand elle ne pourra plus donner de cours, et
souhaitant, au cas où elle toucherait une subvention, que ce soit «si
possible le maximum».
Maintenant que 2000 francs lui sont attribués, elle mesure toute l'ambiguïté
de la démarche. «Je ne suis pas une mendiante. Et je préférerais
mourir de
faim plutôt que de quémander une donation. J'estime avoir droit
à une partie de
ce qui se trouve dans les banques, mais pas à un don des Suisses. Au
peuple
suisse, je n'ai rien à demander.»
C'est bien de là que vient pourtant cet argent. La Fondation pour l'humanité
et la justice a été créée en février dernier
à l'initiative du conseiller aux
Etats bâlois, socialiste, Gian Reto Plattner dans l'idée d'associer
le peuple
suisse, et non seulement les milieux économiques et politiques, à
la prise de
conscience du rôle joué par le pays pendant la dernière
guerre. Parmi bien d'autres, figurent dans son comité de soutien des
personnalités comme le
professeur neuchâtelois Jean-François Aubert, l'écrivain
Nicolas Bouvier,
l'architecte Mario Botta, le journaliste Bertil Galland, la conseillère
nationale Verena Grendelmeier.
A l'heure qu'il est, sur le million récolté cet été,
350 000 francs ont été
attribués, dont la plus grande partie à des organisations chargées
d'aider les
survivants de l'Holocauste dans les pays de l'Est. En Suisse même, les
rescapés
auxquels le Fonds a décidé d'attribuer une subvention sont maintenant
passés
d'une quinzaine à une trentaine. Et comme le reconnaît Petra Hieber,
porte-parole de la fondation, ce n'est pas une mince affaire que de déterminer
qui y a droit ou non. Un choix d'autant plus délicat qu'il n'est pas
question de
soumettre ces gens à une enquête policière. Ils en ont assez
souffert dans le
passé. Même la somme qu'ils reçoivent est censée
rester confidentielle pour
éviter les réactions de jalousie: de 1000 ou 2000 francs dans
la majorité des
cas, jusqu'à 15 000 francs au maximum.
«Il faut bien admettre qu'il y a une part d'ambiguïté et
de hasard dans
l'attribution de ces montants, dit Petra Hieber. Mais pour nous, ce n'est
pas la somme qui compte. De toute façon, elle ne sera jamais à
la mesure des
souffrances que ces gens ont subies. L'important, c'est le geste de
reconnaissance que nous faisons envers tout ce qu'ils ont enduré.»
Sûr qu'elle sera attristée quand elle découvrira la réaction
de Sonja R.,
comme le seront sans doute de nombreux donateurs qui n'avaient que de bons
sentiments en tête. Mais Sonja R. paraît plus embarrassée
encore. Et elle n'est
pas seule dans son cas. En ouvrant caisses et coffres pour témoigner
de sa
solidarité ou tenter de réparer les erreurs du passé, la
Suisse a entamé une démarche dont chaque semaine pourrait bien
révéler davantage la complexité.
C'est que ces répartitions d'argent ne font que commencer. Lundi dernier,
ce
n'est plus seulement le Fonds privé pour l'humanité et la justice
qui était
confronté à ces choix, mais le fameux Fonds spécial de
170 millions constitué
par les Banques, les assurances et quelques entreprises suisses. Ce jour-là,
sa
direction était censée attribuer une première tranche de
17 millions aux
victimes de l'Holocauste des pays de l'Est. Or, la réunion a tout simplement
avorté: les principales organisations juives n'avaient toujours pas présenté
de
listes de victimes et n'avaient même pas fait le déplacement à
Berne (lire
ci-contre).
Retrouver les rescapés de l'Holocauste, vérifier les témoignages,
estimer de
façon équitable la quote-part qui revient aux uns et aux autres
en ménageant
susceptibilités et jalousies, tout cela pourrait bien s'avérer
plus ardu et plus
délicat que de réunir les fonds eux-mêmes. Dans ce contexte,
l'histoire de Sonja
et du Fonds pour l'humanité et la justice s'inscrit probablement comme
un simple
prélude illustrant l'ampleur des difficultés à venir.
Yves
Lassueur
* Identité exacte connue de la rédaction.
Deux fois 1000 francs pour une
Lausannoise
Ana J. fait aussi partie des bénéficiaires de l'aide suisse en
faveur
des victimes de l'Holocauste. Vers la fin de l'an dernier, en pleine
polémique sur l'or nazi, elle est allée expliquer son cas à
la communauté
juive de Lausanne, où elle habite. Elle-même juive d'origine roumaine,
elle a vu toute sa famille exterminée par les nazis en 1944. Dans les
années 70, elle a gagné la Suisse avec son mari, un médecin
roumain qui a
trouvé un emploi à Lausanne.
Aujourd'hui veuve, âgée de 80 ans, Ana J. vit d'une modeste retraite.
A
demi aveugle, elle a besoin de 30 francs pour payer la personne qui
l'accompagne à chaque fois qu'elle sort.
Par le biais de la communauté juive, Ana J. a été mise
en relation avec
la Kontaktstelle für Überlebende des Holocaust, à Zurich, et
son nom a
circulé dans d'autres milieux proches de donateurs. Résultat:
par deux
fois, ces dernières semaines, elle a reçu une note l'avisant qu'elle
allait recevoir 1000 francs. Maintenant, elle n'y comprend plus rien. Elle
se demande s'il s'agit d'une seule et même somme ou de deux.
En fait, elle va recevoir 1000 francs de la Fondation pour l'humanité
et la justice. Et 1000 francs d'un mouvement chrétien qui a organisé
une
collecte en Suisse en février dernier, récoltant 284 000 francs
pour les
victimes de l'Holocauste.
Paradoxalement, Ana soutient maintenant, comme la Genevoise Sonja R.,
qu'elle n'a «jamais rien demandé» et que ces dons la mettent
mal à l'aise.
On croit deviner qu'elle espérait toucher davantage. Et que cette aide,
administrée sous cette forme lui donne plus le sentiment de se retrouver
dans le rôle d'assistée recevant la charité que dans celui
de victime de
l'Histoire.
| © L'HEBDO N° 38, 18 septembre 1997 |