Microsoft, le seigneur Bill est ses serfs
Un vaste campus où des étudiants attardés, rivés à leur micros, communient dans le culte du génial Bill Gates... A peine forcée, telle est la vision de Microsoft que donne Douglas Coupland dans son dernier livre, Microserfs. Pour en avoir le coeur net, Jim McClellan, envoyé par The Observer, est allé à Vancouver vérifier les dires de ce roman un rien orwellien. Il y a vu un univers intelligemment dédié au dieu logiciel, où derrière des types mal habillés se cachent parfois des millionnaires qui n'ont pas le temps de dépenser leur argent. Les salariés de Microsoft ont-ils seulement une vie propre ? Pas sûr. Pour Coupland, ils représentent en tout cas l'avant-garde d'un nouveau monde de techno, de culture pop et de jeux électroniques, où les frontières entre travail et vie privée ont disparu, comme la politique elle-même.Samedi soir à Vancouver. L'écrivain canadien Douglas Coupland, trente-trois ans, réunit quelques vieux copains à dîner dans un hôtel chic. Mais son invité d'honneur est une connaissance récente. Il s'agit de Ian, un salarié de Microsoft qui, depuis ces trois dernières années, a aidé Coupland à faire des recherches pour son nouveau livre, Microserfs (éd. Flamingo, Londres, 1995). Ce roman débute par une description de la "vie" inexistante de quelques geeks (zinzins de l'informatique) - comme il en existe tant - qui travaillent chez Microsoft, le géant du logiciel, et se poursuit par un raccourci fulgurant des obsessions et des grandes idées de la techno-culture de la côte Ouest. Pour remercier Ian, Coupland, qui a une formation artistique, a réalisé un chatoyant portrait de Bill Gates, patron milliardaire de Microsoft. Il a utilisé une photo tirée d'une vieille brochure publicitaire et l'a imprimée sur du Mylar réfléchissant. Le résultat ressemble à une sérigraphie d'Andy Warhol dans une version années 90 - années numériques. Comme la majeure partie de ce que fait Coupland, c'est intelligent, plein de charme, accessible, concis, légèrement désinvolte, avec un rien de malice. Ian installe le tableau en bout de table. L'oeil de Bill Gates sera posé sur nous pendant tout le repas.
Difficile d'échapper à Microsoft et à son patron par les temps qui courent. Même si vous n'avez pas de micro-ordinateur. Selon un commentateur américain, "l'Amérique s'est 'windowsée' ". Les médias parlent de l'explosion des ventes de Windows 95, le logiciel de Microsoft qui s'est vendu à plus de 7 millions d'exemplaires à ce jour. Les rayonnages des librairies se couvrent de manuels sur Windows 95 et d'ouvrages de gestion qui prétendent révéler les secrets de la réussite de l'entreprise. Et, pour un oui ou pour un non, Bill Gates fait la une des magazines. Pour essayer de comprendre le phénomène Microsoft, la plupart des observateurs se sont penchés sur Bill Gates - son passé, ses pratiques commerciales, sa vision. En revanche, dans Microserfs, Coupland s'intéresse à la sensibilité de ceux qui forment la base même de l'empire Microsoft : les geeks (et le terme n'est pas péjoratif), qui passent leurs journées à mouliner du code informatique et leurs nuits à se distraire devant les séries télévisées genre Star Trek ou Melrose Place.
Coupland est l'auteur de plusieurs livres dont le plus récent, Life After God (La vie après Dieu), est paru l'an dernier. Mais c'est surtout à Génération X (Laffont, 1993), dont les aphorismes empreints d'ironie et le propos recherché ont révélé l'état d'esprit particulier des 20-30 ans, qu'il doit sa renommée. Avec Microserfs, il se livre au même au même genre d'exercice. De fait, les "microserfs" et les membres de génération X pourraient presque être considérés comme les deux faces d'une même pièce. Les uns ont renoncé au travail pour avoir une vie, les autres ont renoncé à avoir une vie pour travailler. Coupland laisse entendre que les microserfs, comme la génération X, constituent une sorte d'avant-garde. Fantassins de l'entreprise du 21ème siècle, survivants d'un darwinisme numérique, ils hériteront de la Terre. A l'avenir, suggère l'auteur, tous les gens qui travaillent se retrouveront comme les microserfs, immergés dans une culture d'entreprise hyper-envahissante et dont il leur sera impossible de décrocher à 17 heures. Pour se distraire, ils ne s'intéresseront plus à la politique, mais, comme les personnages de son livre, ils projetteront leurs fantasmes transcendants sur ordinateur.
Je me demande si ces salariés de l'entreprise du 21ème siècle aimeront leur travail autant que Charles Opperman. Je doute que ce soit possible. A l'heure du déjeuner, Opperman me fait visiter rapidement l'immense Q.G. de Microsoft - 26 bâtiments et 8.000 salariés disséminés dans un parc agréable de Redmond, près de Seattle, dans l'état de Washington. En chemin, il me raconte qu'au moment où le développement de Windows 95 touchait à sa fin la direction de l'entreprise avait planté des panneaux sur lesquels on pouvait lire : "Vous contribuez chaque jour à changer le monde". Opperman juge que c'était proche de la vérité. A la fin de la cérémonie de lancement qui s'est tenue sur le "campus", ajoute-t-il, on a tiré un immense rideau de soie dévoilant les développeurs de Windows 95, vêtus de Tee-shirts aux couleurs assorties et disposés en logo humain géant de Windows. "On a entendu Start Me Up des Rolling Stones. Tout le monde s'est mis à hurler de joie. C'était impressionant. Bon nombre d'entre nous ont écrasé une larme."
Nous nous dirigeons vers la cafétéria du bâtiment 16. L'allée qui y mène est jalonnée de petites plaques métalliques, un peu comme les étoiles qui ponctuent la chaussée de Hollywood Boulevard. Mais, alors que dans la capitale du cinéma on rend hommage à des humains, ici, les plaques célèbrent des logiciels : VisualBasic, DOS 6.1 - une pour chacun des produits Microsoft. Cette usine à rêves est bien différente de l'autre. Nous nous trouvons dans un "campus d'entreprise". Microsoft s'est mis en tête de créer une atmosphère proche de celle qui règne dans les universités. Mais, à dire vrai, hormis les zones arborées autour des édifices les plus anciens, l'endroit ressemble plus à un grand parc technologique. L'idée qui prévaut est que les nouvelles recrues se sentiront plus à l'aise dans un cadre rappelant le monde étudiant. Microsoft privilégie en effet l'embauche de jeunes diplômés, estimant qu'ils sont plus enthousiastes, libres de toute attache, qu'ils n'ont pas encore acquis de mauvaises habitudes et seront donc disposés à passer de longues heures au bureau.
Travailler douze heures par jour sur un ordinateur sans penser à la mort et en buvant du Coca.
D'où les tenues vestimentaires décontractées (mais peut-on vraiment qualifier de décontractés les tee-shirts aux couleurs de Microsoft ?) et les installations sportives. Comme nous passons devant un terrain de basket, Opperman énumère les blessures subies durant les matchs qui se sont déroulés avant le lancement de Windows 95, des vertèbres froissées aux jambes cassées. "On travaille dur, mais on joue dur aussi", explique-t-il. Ce qui séduit les salariés, c'est sans doute moins la liberté vestimentaire que l'absence de structures rigides. C'est cela qui les lie étroitement à l'entreprise. Comme dans nombre de sociétés high-tech de la côte Ouest, les salariés de Microsoft s'organisent en petites équipes qui rivalisent entre elles. On les encourage à assumer des responsabilités et à prendre en charge l'organisation de leur travail. Les hiérarchies et la bureaucratie sont réduites au minimum, bien que les signes extérieurs de standing n'aient pas complètement disparu. Par exemple, les développeurs - ceux qui écrivent les lignes de programmes qui font cliquer le monde entier - sont au sommet de la "chaîne alimentaire" de l'entreprise. En revanche, on respecte assez peu les responsables qui n'écrivent plus de programmes, explique Opperman. Et bien que chacun ait son propre bureau, certains sont mieux lotis que d'autres. Les nouvelles recrues sont enfermées dans des pièces sans fenêtres. Au sommet, on bénéficie de bureaux d'angle. On dit même que certains bâtiments ont des angles supplémentaires pour caser le nombre croissant des nouveaux promus.
Toujours dans cette ambiance de colonie de vacances, Microsoft met gratuitement à la disposition du personnel des canettes de Coca. Cela permet de maintenir le taux élevé de caféine dans le sang, ajoute Opperman, qui dit en boire "six à dix par jour". Mais ce n'est pas seulement à cause du Coca allégé qu'il adore son travail au point d'abattre à lui seul, douze heures par jour, comme nombre de microserfs, le boulot de trois personnes. D'abord, il fait un travail intéressant : il élabore des moyens pour faciliter l'utilisation de Windows par des handicapés, par exemple des écrans destinés aux malvoyants ou une souris tactile pour les aveugles. Ensuite, c'est un adepte fervent de ce qu'il appelle en riant "le culte de Bill". Il a reçu un courrier électronique de Gates le questionnant, avec une extrême pertinence, tant sur des petits détails techniques que sur des "trucs importants". Alors, est-il dévoué à l'homme ? "C'est vrai qu'on vit en quelque sorte en symbiose avec Bill." Une symbiose qui est sans doute renforcée par les stock-options (options d'achat d'actions) qu'il reçoit. Car si les salaires de Microsoft sont légèrement inférieurs à la moyenne du secteur, les salariés qui donnent satisfaction se voient récompensés par des stock-options de la société et se constituent ainsi au bout d'un certain temps une petite fortune. L'une des particularités de la maison, c'est que le type en jeans élimé qui ne paie pas de mine, dans le bureau à côté du vôtre, est peut-être un millionnaire - un millionnaire qui vit comme un étudiant désargenté parce qu'il n'a pas le temps ou ne sait pas comment dépenser son argent.
Et que pense donc un authentique microserfs du roman de Douglas Coupland ? "Le premier chapitre est génial, dit Charles Opperman. Mais la suite est nulle. C'est un autre Génération X - encore un roman sur ces gens qui vivent enfermés dans leur monde et sont complètement coupés de la réalité." Mais d'autres sont moins catégoriques. Quand j'évoque les panneaux "Vous changez le monde" plantés pour motiver le personnel, Danny Miller, un concepteur de logiciels qui travaille à la division Multimedia Technology, sourit. "Je ne pense pas que beaucoup de gens se disent en les voyant : tiens, c'est vrai ! Il faut que je retourne au boulot pour m'occuper de ce bug." On voit bien que Miller a une certaine expérience de la presse. On a même l'impression que son nom doit figurer sur une liste, agréée par la direction de la communication, des "employés dont le bureau est arrangé de manière excentrique et intéressante". Dans le sien, on trouve un piano droit et deux grands jeux d'arcades. Il y a quelques temps, explique-t-il, il dirigeait le club du jeu du mois sur le campus de la société. Tous les microserfs qui possédaient des vieux jeux d'arcades chez eux les apportaient ici, où ils faisaient le tour des bureaux.
Toutes proportions gardées, Miller est un ancien. Il a été embauché à la sortie de l'université et va fêter ses quatre ans de maison. Comme tous ceux que je rencontre sur le campus, il est passionné par ce qu'il fait, travaille douze heures par jour, mais bénéficie d'horaires souples. Ainsi, en hiver, s'il neige, il chausse ses skis en milieu de journée et rattrape ses heures plus tard. "J'ai aussi une vie personnelle en dehors de Microsoft. Je ne suis pas sûr qu'on puisse en dire autant de tout le monde. C'est important pour soi-même mais aussi pour l'entreprise. Personne ne souhaite que vous travailliez jusqu'à en crever. Un mort, ce n'est pas très utile. Microsoft n'est quand même pas une entreprise diabolique qui vous menace du fouet. Elle a simplement le don de trouver des gens disposés à travailler dur."
Lors de sa parution, en 1991, les professionnels de la publicité et du marketing ont interprété, à tort, Génération X comme une sorte de mode d'emploi pour comprendre la jeunesse des années 90. En réalité, le livre est ancré dans les années 80, période au cours de laquelle Coupland a observé un groupe d'amis qui ont choisi de tourner le dos à la culture yuppie. De même, si Microserfs, a les apparences d'une fiction délicieusement opportune, le roman a en fait vu le jour dans des conditions similaires. Coupland explique que, vers 1992, il a commencé à remarquer que tous ses vieux copains des Beaux-arts travaillaient dans l'informatique. Il s'est alors intéressé à Microsoft, a effectué des recherches, puis a reçu un coup de fil de John Batelle, directeur de la rédaction du magazine technoculte Wired. Le premier chapitre de Microserfs a été publié dans le numéro de janvier 1994.
Le livre tourne autour de Daniel, qui tient, sur son ordinateur portable, un journal sur sa vie et celle de ses amis, un groupe de jeunes microserfs chargés du déboguage des logiciels. Ils passent le plus clair de leur temps à travailler, ingurgitant les sodas offerts par la maison et surveillant le cour de leurs actions (ils en possèdent très peu, étant situés presque au bout de la "chaîne alimentaire"). Quand ils ne se trouvent pas sur le campus, ils sont à la Geek House, une piaule commune plus proche de la résidence universitaire que d'un logement d'adultes, où ils parlent du culte de Bill, d'intelligence artificielle, de musculation et des cochonneries qu'ils mangent. En réalité, seule la première partie du roman se déroule sur le campus Microsoft. Au deuxième chapitre, le groupe prend ses distances vis-à-vis de ce qu'il appellera plus tard le "technocomplexe orwellien", sous la houlette de Michael, le surdoué de la bande. Ce dernier monte une société high-tech pour réaliser une version informatisée du Lego, le jeu de construction pour enfants. Le reste du roman décrit en quelque sorte la "vie après Bill", les ex-microserfs menant enfin une existence propre. Ils nouent des relations sentimentales, se libèrent, "affrontent le passé", font de la gym, constituent des groupes "cyberféministes", en ligne - bref, rien que de très normal. Cela sonne peut-être comme un film hollywoodien à l'eau de rose, mais la fibre sentimentale de Coupland devient manifeste vers la fin lorsque, dans un paroxysme larmoyant, les ordinateurs permettent de "reconnecter" la famille de Daniel.
"Chez Microsoft, la culture d'entreprise frise le délire paranoïaque, note Coupland. Du genre : j'espère que vous vous amusez, sinon on va vous arracher les ongles"
Ce qui est excellent dans ce livre, c'est la foule de détails qu'il contient. Coupland observe, comme peu de gens avant lui, la texture de la vie moderne. En un sens, c'est un curieux hybride d'artiste conceptuel et de journaliste, mi-Andy Warhol, mi-Tom Wolfe, l'auteur du Bûcher des vanités. Il a sans doute trouvé avec la structure en forme de journal de Microserfs, le meilleur moyen de laisser s'exprimer son talent. Le récit coule de lui-même, donnant ainsi à Coupland le loisir de se consacrer à ce qu'il fait le mieux : des méditations incisives sur la modernité de la culture pop. Le livre fourmille de digressions sur la psychologie des geeks : tendance à se "sur-concentrer" et mentalité "Version 1.0" (c'est à dire désir d'inventer) ; vision apolitique du monde à la manière de Star Trek ; influence du Lego ("qui transforme l'organique en modulaire") sur une génération de programmeurs ; importance des boutiques Gap (mode conçue électroniquement, vêtements sortis de nulle part) et impact de la technologie sur le langage, l'identité et la culture.
Les serfs de Coupland parlent continuellement de machines, en en particulier du sentiment qu'ils ont d'être investis d'une mission humaine collective pour atteindre la transcendance par l'informatique. "Ce qui m'a surpris chez Microsoft, commente Coupland, c'est que personne n'a la moindre idée d'une quelconque vie après la mort. Cette absence même de réflexion montre à quel point ces questions méritent d'être posées. Ces mecs sont complètement ancrés dans le monde ; du coup, la machine devient le totem qu'ils investissent de propriétés, de souhaits, d'espoirs, de desseins, de désirs et de rêves. On dirait que c'est de la science-fiction des années 40, mais c'est le monde d'aujourd'hui."
Un vampire à tête de plastique me fait entrer dans la maison hantée de Microsoft. Pour sortir de l'Enfer, il faut emprunter des tunnels plongés dans une obscurité totale et des chemins qui se dérobent. En chemin, vous êtes empoigné, tiré à hue et à dia, aspergé d'une substance gluante avant d'être conduit dans la salle d'exécution où l'on vous invite à poser votre tête sous le couteau d'une guillotine. Cette expérience est le clou du "Jour du jugement dernier", une fête grandiose qui a coûté 1,5 millions de dollars, donnée la veille d'Halloween et destinée à promouvoir Windows 95 comme le "nec le plus ultra de la plate-forme de jeux". Le message que cet événement est censé faire passer, c'est que les amateurs de programmes de jeux n'ont plus à se battre avec le peu commode système d'exploitation MS DOS pour jouer sur PC - désormais, il leur suffit de se brancher. A part la Maison hantée, la fête comprenait aussi une soirée Halloween, la finale du championnat mondial de Doom et un spectacle joué par des salariés de Microsoft déguisés en diables. L'histoire est celle d'un homme envoyé en enfer pour jouer à un jeu sous DOS. On ne peut s'empêcher de songer à l'ironie de la situation : n'est-ce pas Bill Gates lui-même qui a bâti sa fortune en inondant la planète de son DOS ? Mais, dans l'informatique, la mémoire sert uniquement à accélérer le traitement des graphiques. Je suppose que la morale de l'histoire, c'est qu'il faut se mettre à jour ou mourir.
Bill Gates n'a fait qu'une apparition "virtuelle". Sur un écran vidéo, un jeu de Doom est lancé. L'une des caractéristiques de cette orgie meurtrière, c'est un petit visage au bas de l'écran qui enregistre, dans les détails les plus sanglants, les dégâts infligés au joueur te sourit quand il en inflige en retour. Ce jour-là, le visage a les traits a les traits du président de Microsoft. Il sourit et grimace tout en terrassant divers démons. Personne ne semble pouvoir l'effleurer. Le carnage s'arrête enfin et le capitaliste musclé s'aventure dans le monde de Doom. Au milieu d'un amoncellement d'horreurs pixélisées, il explique à la foule pourquoi, à son avis, Windows 95 est bon pour les jeux et vice versa. A l'écran, un démon rescapé attaque et Gates interrompt son laïus pour l'achever. La foule pousse des cris d'approbation. Peut-être est-ce un signe de non-conformisme de la part de Microsoft d'organiser un événement de ce type et de se livrer à cette sorte d'autodérision. Au cours de la fête, on offre aussi des bouteilles de Lavage de cerveau Microsoft, une boisson non alcoolisée couleur rouge sang, spécialement créée pour l'occasion, sont l'étiquette arbore un crâne et deux fémurs croisés avec la légende : "On vous veut pour l'éternité".
Plus de soucis demain ?
L'année 1995 fut une grande année pour Microsoft, notamment avec le lancement du nouveau système d'exploitation Windows 95. Mais en sera-t-il de même en 1996 ? Rien n'est moins sûr, répond Business Week. Car trois défis attendent Bill Gates. D'abord, les standards sur Internet : les industriels se dirigent, par exemple, vers JavaScript, un langage de programmation mis au point par Netscape Communications, le concurrent de Microsoft. Ensuite, l'accès au net : fabricants de micros et de puces se passent fort bien des logiciels Microsoft. Enfin, les enquêtes du ministère de la Justice : l'entreprise est toujours soupçonnée de pratiques déloyales, en particulier sur le marché des réseaux... En toute réponse, Bill Gates, depuis mai dernier, a donné une seule priorité à ses chercheurs et employés : Internet et le Web. Et il a signé un accord avec NBC un accord en vue de créer une chaîne d'information en continu, avec un service sur... Internet.Aux confins d'Internet, il y a bien quelques rabat-joie persuadés qu'il n'y a pas de quoi plaisanter et que Bill Gates est le diable en personne. Évidemment, ce ne sont que des balivernes sataniques, mais l'un des personnages de Microserfs, Abe, la trentaine, qui a sacrifié ses vingt ans sur l'autel de Microsoft en échange d'un million de dollars en stock-options, évoque, juste avant de quitter l'entreprise, une sorte de pacte faustien qu'il aurait signé. "Pensez simplement à la façon dont les entreprises high-tech prolongent délibérément l'adolescence de leurs employés jusqu'à l'approche de la trentaine si ce n'est au-delà... Et au fait qu'elles n'appellent même pas le lieu de travail 'bureau' mais 'campus'. C'est malsain et néfaste."
Pour Coupland, le fait de mêler travail et détente est symptomatique de l'invasion de l'espace privé - physique et mental - par l'entreprise moderne, qui transforme les maisons en bureaux et laisse peu de temps disponible pour la vie après le travail. Cela dit, comparés aux gens qui travaillent pour les anciens chevaliers d'industrie réduits à courir après de petits contrats et incapables de dégager des bénéfices, les salariés de Microsoft sont plutôt bien lotis. L'entreprise les prend en charge, couverture médicale et boissons comprises. Ils peuvent se constituer un petit pécule en stock-options. Enfin, ils bénéficient d'une certaine sécurité de l'emploi (on dit que, chez Microsoft, il est aussi difficile de se faire renvoyer que de se faire embaucher). En retour, il est vrai qu'ils doivent consacrer le plus clair de leur temps à leur employeur, mais sans soute le marché paraît-il honnête, du moins tant que la valeur de l'action Microsoft augmente en Bourse. Mais que dire en cas de chute des cours, quand on se retrouve avec un salaire inférieur à la moyenne pour une semaine de travail de 80 heures ? Selon Mike Murray (du service des ressources humaines), ceux qui pensent que l'action Microsoft pourrait baisser n'ont aucune chance de se faire embaucher. "Chez eux, la culture d'entreprise frise le délire paranoïaque, note Coupland. Du genre : j'espère que vous vous amusez, sinon on va vous arracher les ongles." Il est vrai que le personnel de Microsoft semble trimer dur pour tout, y compris pour s'amuser et pour faire preuve d'originalité. Quelqu'un comme Danny Miller s'applique avec acharnement à une certaine forme d'excentricité, car il s'agit presque d'un mécanisme de survie qu'on lui a imposé et qu'il s'acharne à mettre en application.
D'autres sont effleurés par le doute. Le week-end qui précède la soirée d'Halloween, je rencontre une "veuve Microsoft". Elle me raconte qu'elle voyait à peine son mari, qui, comme tout le monde, travaillait de 9 heures à 22 heures. Pour remédier à cette situation, il n'a pas réduit ses horaires : il s'est mis à aller au bureau à 6 heures pour pouvoir passer ses soirées à la maison. Malgré tout, ajoute-t-elle, son mari et elle acceptent cela en connaissance de cause. Il va travailler dur pendant quelques années, puis, avec l'argent gagné, ils pourront faire autre chose. Elle connaît deux autres couples Microsoft qui sont en pleine procédures de divorce. Elle raconte aussi une histoire qui vient enrichir la légende maison. C'est celle d'un programmeur qui travaillait sans relâche dans l'espoir de mettre assez de côté pour sa famille. A cause de ses horaires démentiels, il ne voyait que rarement sa femme et son enfant. Or, un jour, l'épouse et l'enfant furent tués dans un accident de voiture. Comme on pouvait s'y attendre, l'informaticien n'a pas supporté le choc. On a dû l'interner. "Les gens finissent par partir, en général après la trentaine", souligne Coupland. A ce moment, leur portefeuille d'actions est assez substantiel pour leur permettre de créer leur propre société ou de s'acheter une maison. La culture d'entreprise sur le campus, extrêmement exigeante, est faite pour des jeunes gens sans attaches, mais Microsoft affirme souhaiter que les salariés restent, ce qui se produit de plus en plus fréquemment. "L'âge moyen est de 32,2 ans et il est en train d'augmenter, reconnaît Coupland. Et des gens auront un jour 42,2 ans. Quoi qu'on fasse, ils vieilliront et cela provoquera une révolution de la culture d'entreprise."
Malgré tous ses efforts pour ne pas faire figure de prophète moderne, Coupland ne peut s'empêcher de pontifier sur l'avenir (il a collaboré à l'élaboration du numéro spécial de Wired sur "l'avenir du futur"). Alors, à son avis, qu'adviendra-t-il de Gates and Co. ? "C'est une industrie fulgurante. Tout peut arriver. Hoover (électroménager) pourrait devenir le prochain leader mondial et Microsoft un autre Atari (fabricant de micros et éditeur de jeux électroniques aujourd'hui en perte de vitesse). Une seule erreur stratégique et vous êtes cuit." Fait intéressant, bien que les personnages de Microserfs finissent par perdre leurs illusions sur leur employeur, Coupland se montre plus impartial. "Les gens de Microsoft admettent volontiers que ce n'est pas une entreprise 'Version 1.0', dit-il. Ce qu'ils font chez Microsoft, c'est identifier les secteurs stratégiques et exercer leur domination. Voilà leur mission. Si on veut du 1.0, il faut aller voir du côté de SGI, ou même de Motorola. Pas de Microsoft. Ils en sont conscients. C'est un choix. Ils savent qu'ils ont quelques-uns des plus plus brillants esprits, mais ils n'ont pas les 1.0. Ils gagnent plein de fric. La belle affaire... Mais s'ils sortaient quelque chose de vraiment nouveau, n'importe quoi, alors leur image serait aussi forte que celle d'Apple."
Quand à Bill Gates, qu'on le veuille ou non, dans son genre, c'est un génie, estime Coupland. Mais que pense donc Bill de Doug et de son livre ? Il paraît que Gates emploie un chercheur personnel (connu sur le campus sous le nom de "petit merdeux numéro un") dont la mission consiste à dénicher tout ce qui pourrait intéresser Bill, puis de rédiger des rapports succints sur ses trouvailles. On dit qu'il a récemment posé l'oeuvre de Coupland sur le bureau de son patron. Le problème, c'est que Gates, le geek par excellence, se "sur-concentre" si intensément sur les affaires et la technologie que la prose de Coupland lui est aussi étrangère que le langage informatique C++ l'est à vous et moi. Il paraît que Bill a tenu le coup pendant dix pages avant de s'arrêter. Et de s'exclamer : "Vous savez, je n'y comprend rien !"
|
Jim McClellan, The Observer, Londres |