| Docteur, mon ordinateur me rend dingue ! |
La passion pour le micro-ordinateur provoque souvent une véritable dépendance. Les médecins espagnols se disputent pour savoir si l'on peut parler de drogue. Et comparent les individus atteints de "technopathologies" aux victimes des sectes.Carlos H., un médecin de trente-quatre ans, passe des heures devant son ordinateur. Cette passion a boulversé sa vie : il a perdu ses amis de vue, son prestige professionnel s'est effrité, sa femme a demandé le divorce. Ce qui était un simple passe-temps est devenu une drogue, sans que Carlos ait jamais voulu le reconnaître.
Son cas est un exemple de ce que le Docteur Jerónimo Sáiz, chef du service de psychiatrie de l'hôpital Ramón y Cajal (à Madrid), appelle les "technopathologies". Les Américains vont même plus loin en parlant "d'ordinarisme" [computerism] à propos des drogués de l'informatique. En Espagne, le phénomène n'a certes pas atteint une des proportions aussi alarmantes. L'utilisation des noubeaux réseaux est moins répandue et les gens s'allogent moins volontiers sur le divan du psychiatre. Mais les cas d'utilisation excessive et de dépendance à l'égard des ordinateurs se multiplient.
Plus d'un million et demi de foyers espagnols sont équipés d'un micro-ordinateur, qui met parfois en danger la vie familiale. Le psychiatre Jesús de la Gándara se souvient de cet adolescent de dix-sept ans qui n'arrivait plus à décoller le yeux de son écran d'ordinateur. Ou de cette femme de quarante ans qui restait tous les midis au bureau à naviguer sur Internet au lieu de sortir déjeuner.
Que l'homme s'accroche à ce qu'il peut n'est pas nouveau. "Par nature, l'être humain devient facilement dépendant", explique Jesús de la Gándara, auteur de l'ouvrage Sindromes, dependencias y otras pasiones [Syndromes, dépendances et autres passions]. Ce qui change, en revanche, c'est l'objet de sa dépendance. Avant, c'était le football ou les feuilletons radiophoniques. Maintenant, il y a le jogging, la télévision, le shopping... Et, bien sûr, l'informatique. Mais les experts ne sont pas unanimes. Pour le Docteur Jerónimo Sáiz, il est rare qu'un mordu de l'informatique devienne un véritable drogué. Il n'y a pas prise d'une substance chimique provoquant une sensation de bien-être et poussant à augmenter les doses sans cesse, comme dans le cas des drogues, de l'alcool ou du tabac. L'ordinateur ne crée pas de dépendances physique et de syndromes d'abstinence, ni véritablement de dépendance psychologique. Le Dr Sáiz préfère parler d'abus, ou d'usage excessif ou nocif d'un passe-temps.
Délire, agressivité, isolement, conséquences du "vice" informatique
D'autres spécialistes estiment, quant à eux, que l'informatique provoque bel et bien une dépendance psychologique. Jesús de la Gándara décrit les graves conséquences du vice de l'informatique : comportements compulsifs, automatismes, isolement, diminution du langage spontané, troubles du sommeil, échec scolaire, irritabilité, agressivité, délire... Des troubles qui peuvent se révéler très dangereux.
"Ceux qui abusent de l'ordinateur peuvent avoir des difficultés pour s'adapter à la réalité", estime le psychologue Carlos Rodriguez Sutil. Car il est vrai que se connecter à sa machine a un côté très gratifiant. Les réseaux internationaux comme Internet - qui compterait de 20 000 à 300 000 utilisateurs en Espagne, selon les sources - offrent des possiblités infinies : jeux, sources documentaires en tout genre, dernières nouveautés discographiques, résultats sportifs... et le privilège de communiquer avec des gens du monde entier.
Les accros des réseaux informatiques ont souvent des problèmes de personnalité. D'après les experts, les "junkies du micro-processeur' ont beaucoup de points communs avec ceux qui se laissent happer par les sectes : ce sont des gens timides, introvertis et frustrés. "Le vice de l'informatique est une façon d'échapper à une réalité décevante", dit Rodriguez Sutil. Tandis que certains psychologues américains accusent l'objet technologique d'être à l'origine de la dépendance, les Espagnols ont plutôt tendance à penser que ce sont les facteurs personnels qui y prédisposent. Dans le cas de l'informatique, ce sont souvent des hommes âgés de trente à quarante ans sui se réfugient derrière l'anonymat de l'écran pour établir des contacts. Julio Díaz, trente et un ans, était accro à une messagerie rose. Il envoyait de son bureau des messages provocateurs dans une boîte aux lettres du réseau Ibertext [le Vidéotex espagnol], jusqu'au jour où son employeur le menaça de le mettre à la porte en lui faisant payer la note astronomique qu'avaient provoquée ses petits jeux érotico-informatiques.
Autre miyen d'évasion très prisé : les MUD [Multi-User Domain]. Ces jeux de rôle sur Internet font des ravages parmi les universitaires américains, au point que certains prolongent leurs études pour bénéficier d'un accès gratuit au réseau depuis les ordinateurs de leur université. Le philosophe José Ortega y Gasset l'avait bien dit : "Le besoin de dépendance est la plus puissante et la plus répandue de toutes les passions humaines".
El Mundo, Madrid
Les accros d'Internet
Selon une étude rendue publique lors de la conférence annuelle de l'Association américaine de psychologie, environ 6 % des internautes souffrent de dépendance à Internet, rapporte le Los Angeles Times. Toutefois, le quotidien californien souligne que ce chiffre est sans doute sous-évalué, dans la mesure où des spécialistes comme Kimberly Young, la première à avoir travaillé sur le sujet, estiment que 10 % est un pourcentage beaucoup plus vraisemblable. Avec 200 millions d'internautes, cela signifie qu'un peu plus de 11 millions d'entre eux sont des drogués du Web qui méritent d'être suivis médicalement.
| © BlueDolphin | Courrier
International n°240, Du 8 au 14 juin 1995 |